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Message par nouar Sam 22 Aoû 2020 - 18:51

Nouvelle contribution de notre ami Mohamed ZITOUNI Mohamed publiée dans ALGÉRIE Culture

........................................................LA DAME DE CŒUR

Assis sur la butte de terre qui dominait la suite de logements alignés en rang d’oignons face à un petit terrain vague le long de Oued El-Ouekrif, rivière traversant notre bourgade, j’attendais que son rideau de porte s’écarte pour laisser sortir un client ou pour jeter un œil à l’extérieur et s’enquérir de l’arrivée d’un nouveau client se trouvant dans les parages. Dès qu’elle me faisait signe, je dévalais la descente à toute berzingue.

Petite de taille, les yeux verts, d’un vert transparent, elle portait des robes longues bariolées, des rangées de chaînettes autour du cou, toutes différentes les unes des autres, des tongs à l’année longue et un grain de beauté sur sa joue gauche, artificiellement et délibérément grossi, pour donner du charme à son visage. Et du charme, elle en avait ; elle était belle, très belle même ; on aurait dit un oiseau du Costa Rica avec des plumes de toutes les couleurs. Son foulard, noué en permanence autour de sa tête, faisait dire aux mauvaises langues du quartier, par jalousie probablement, qu’elle avait eu la gale du cuir chevelu quand elle était encore enfant. Les toutes petites croutes déjà guéries ici ou là sur son crâne dégarni lui rappelaient ce douloureux épisode de sa vie ; elle les camouflait du mieux qu’elle pouvait en laissant pousser abondamment les quelques touffes de cheveux qui lui restaient pour maquiller son drame. Mais il lui arrivait de temps en temps, lorsqu’elle était pressée et qu’elle ajustait nerveusement son foulard sur la tête avec agitation et désordre, que ses gestes déstabilisaient son foulard un bref instant, juste suffisant pour laisser apparaître ce qui plombait sa féminité et la faisait tant souffrir. Ses clients, eux, n’avaient jamais rien remarqué de particulier chez elle et ne retenaient pour leurs fantasmes que ses beaux yeux et son corps de rêve.

Elle me mettait des pièces de monnaie ou un billet dans le creux de la main et ne manquait jamais de me dire : « Je sais que tu es dégourdi mais fais attention de ne rien perdre ». Et puis elle me chuchotait à l’oreille la liste des courses à faire en articulant chaque syllabe et chaque mot qui sortaient de sa bouche comme le ferait une orthophoniste zélée pour ne laisser de place à aucune ambiguïté : « Un kilo de charbon, quatre pommes de terre, deux oignons, cinquante grammes de safran, cinq cigarettes à bout-filtre, deux bouteilles de bière d’un litre et une boite de chewing-gum mentholé de dix ».

Je m’élançais alors comme une comète vers l’épicerie qui se trouvait à une bonne trotte de là parce que les plus proches ne vendaient pas de bière. Celle-ci était toute étroite et tout en longueur mais superbement bien achalandée, ce qui me permettait de tout acheter au même endroit. Avant de quitter l’épicerie, je faisais et refaisais les comptes plusieurs fois jusqu’à atteindre le niveau de certitude absolue qu’il n’y avait pas le moindre doute sur leur exactitude. Là, je reprenais le chemin du retour sur les chapeaux de roues, le carton chargé à ras bord sur les bras, dans les temps, avec la monnaie dans la main et le sourire aux lèvres, voulant par-là lui exprimer ainsi toute ma reconnaissance et toute l’affection que je lui portais.

De l’autre côté du terrain vague, à l’écart de la rivière, plus en profondeur dans les dédales des petites ruelles, d’autres voisines s’adonnaient à cette activité lucrative qui leur offrait de quoi se nourrir correctement. A cet endroit, une femme âgée, seule et sans revenus, louait clandestinement la seule pièce qui lui servait de logement ; elle la louait durant la journée, pour quelques heures seulement, une sorte de temps partiel aménagé, à des jeunes femmes qui arrivaient voilées, offraient leurs charmes pendant le temps imparti, puis repartaient voilées. Un mode opératoire discret qui échappait au regard inquisiteur de la morale, de la religion et des traditions.

Quant à la Dame de cœur, je ne retournais jamais directement chez elle avec mon chargement sur les bras ; j’attendais, comme elle me l’avait toujours demandé, que le rideau s’écarte et surtout qu’elle me fasse signe elle-même. Pas avant. Jamais. Toujours enthousiaste et souriante, elle me laissait poser le lourd carton par terre avant de me tendre son oreille qu’elle rapprochait le plus possible de ma bouche pour m’écouter lui chuchoter à mon tour le détail des achats avant de lui restituer la monnaie restante. Elle était contente de moi, me prenait dans ses bras, m’embrassait sur la joue et me glissait dans le creux de la main une ou plusieurs pièces, parfois peu, parfois beaucoup, qui suffisaient amplement à me payer un beignet au sucre, un cornet d’amandes grillées ou de jujubes, un cornet de glace l’été ou alors un sandwich quand j’avais très faim. Seule la sirène du haut de la mairie annonçant le début du couvre-feu ou l’arrivée inattendue et bruyante d’une patrouille de parachutistes dans le coin me faisait déguerpir de mon perchoir. [1]
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Med Zitouni Empty La Roumia de Solaplace

Message par mancer ahsene Sam 5 Sep 2020 - 8:03

Elle était menue et avait les yeux bleus, d’un bleu clair, reposant, paisible. Quand on la voyait au loin, on aurait dit un bout d’affection qui déambulait sagement dans la rue ; elle marchait doucement, précieusement, comme si elle manquait d’énergie ou qu’elle avait peur de se faire mal aux pieds. Elle faisait fausse note dans le décor en ces temps-là car la rue n’accueillait que très rarement une femme dans une tenue si inhabituelle. Elle portait souvent une robe longue, colorée, un fichu sur la tête et les épaules et des pantoufles pour se rendre au centre-ville où elle s’asseyait longuement sur l’un des bancs publics de la Place centrale de la ville, Solaplace, appellation jadis compressée de "Sur la Place" par les autochtones. Là, elle attendait avec une infinie patience que son mari quitte le bar d’en face qu’elle guettait en permanence.
Elle était mariée à un fils de caïd à une époque où un Caïd avait le droit de vie ou de mort sur un indigène, pouvant ordonner à tout moment sa déportation, comme sa ruine ou sa mort sociale. Certains d’entre eux avaient bâti, sous la protection de l’Administration coloniale qui les désignait pour veiller à son grain, des fortunes colossales au détriment des masses indigènes confinées dans la pauvreté et l’ignorance. Son mari fit comme d’autres avaient fait avant lui ; il adossa son bonheur à la fortune et à la notoriété de son père en menant une vie dorée. Mais à la mort de ce dernier, son train de vie déclina ; l’indépendance du pays précipita sa chute ; il se fit tout petit pour ne pas ranimer le souvenir de la grandeur de son père et de ses frasques. Peu de temps plus tard, il ne put redresser son influence, ni les revenus qu’elle lui procurait et finit par se rendre compte tardivement qu’il avait raté lamentablement sa vie ; il se mit à boire.

La Roumia passait des soirées entières sur ce même banc de Solaplace, face au bar fétiche de son mari. Elle demeurait là pendant des heures et des heures, souriant aux passants qui la connaissaient et qui la saluaient à l’occasion. Parfois, l’un d’eux faisait une halte bienveillante pour s’entretenir avec elle un petit moment, le temps d’évoquer la pluie et le beau temps mais surtout pour s’enquérir discrètement de sa santé qui paraissait fragile. Parce que si attachante et si singulière, les gens lui exprimaient une attention toute particulière en y mettant parfois une politesse excessive, presque maladroite. De ce banc, elle attendait que son mari quitte le bar, ivre comme à ses habitudes, alors que la nuit s’écoulait lentement, doucement. Et puis, à point d’heure, quand il finissait par sortir du bar, totalement éméché et tenant à peine debout, elle allait dans sa direction, lui prenait le bras pour le passer par-dessus son épaule, le hissait du mieux qu’elle pouvait, en dépit de sa petite taille, avant de prendre tous les deux le chemin de leur domicile.
 J’étais encore enfant quand j’habitais à deux ruelles de là et allais de temps en temps m’assoir à ses côtés sur son banc habituel. Elle me disait parfois de sa voix douce : "Rentre chez toi, mon petit, il fait froid maintenant", et rabattait son fichu sur une partie de son visage pour se protéger de la bise du soir. On ne voyait que ses yeux luisants et une petite mèche de cheveux qui dépassait. Ni l’heure tardive, ni le temps parfois glacial, ne la chassait de ce banc qu’elle ne quittait qu’une fois son mari sorti du bar. Sa patience était immense ; la douceur de son regard exprimait une tendresse rare.
 Qui était-elle, d’où venait-elle, quelle était son histoire à elle, son histoire familiale, son histoire amoureuse… ? Personne ne savait, excepté que son dévouement de femme et d’épouse n’existait nulle part ailleurs, plus particulièrement dans un contexte comme le nôtre où les communautés ne se mélangeaient pas et où les mariages mixtes étaient rares, très rares. Cette femme incarnait à elle seule l’ensemble du spectre de l’idéal féminin que l’on se faisait dans nos têtes de mioches, allant de grand-mère à sœur en passant par mère, épouse, tante, cousine et tout le reste. Je la revois encore lorsque je m’arrangeais dans la rue pour me retrouver sur le même trottoir qu’elle, juste pour pouvoir la croiser de plus près et lui dire à voix haute : "Bonjour Madame",comme je le faisais avec mes maîtresses d’école en ces temps-là.
 Bien que sans le sou, parce que ne travaillant pas, son mari était toujours tiré à quatre épingles. Elégant, il portait beau comme les anciens sportifs, ce qu’il avait été dans un passé lointain ; toujours rasé de frais, le visage rosâtre sentant les bonnes effluves, les cheveux coupés court, des chaussures cirées à l’excès, des chemises et pantalons impeccablement repassés, avec les plis au bon endroit. En prime, le sourire et la conversation facile quand il n’avait pas bu. On le voyait souvent du côté du marché couvert où il faisait ses courses, comme tout un chacun, un couffin à la main que des vendeurs de tout acabit lui remplissaient, sans passer par la balance pour peser, ni par la caisse pour payer. Légumes, fruits, viande, poissons, chacun allant de son obole, le plus discrètement possible :"C’est pour la Roumia;elle vous dit merci ", l’entendait-on dire à voix basse, passant furtivement d’un étal à un autre. 
Ce texte est extrait de Sales," mals" et déchirés, un roman en cours d’édition.
Par Mohamed Zitouni
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Message par nouar Dim 6 Sep 2020 - 11:24

Contributions
Sidi Poitier, le taleb de la Redoute
Mohamed ZITOUNI Mohamed ZITOUNI in Algérie culture

Il n’y a pas si longtemps, le métier de « taleb » était une profession libérale très demandée, tant elle procurait à celui qui l’exerçait de la considération auprès de ses pairs et des privilèges auprès de ses obligés. Nous baisions la main de Si-Hocine qui officiait dans notre quartier de la Redoute quand nous le croisions dans la rue et nos parents se saignaient aux quatre veines pour lui assurer une rémunération sonnante et trébuchante, majorée, en dépit de la guerre et de la pauvreté qui sévissaient, d’un tas de réjouissances comprenant gâteaux, thé, rafraîchissements et autres sucreries, des dépenses toutes plus ruineuses les unes que les autres.

On lui donnait du Sidi (maître ou seigneur, c’était selon) quand on s’adressait à lui : Sidi en arrivant, Sidi en partant, Sidi pour réclamer son attention, Sidi pour se plaindre, … et finalement Sidi à toute heure et à toutes les sauces. Exagérément répété, le titre honorifique de Sidi finit par agacer les adolescents du quartier qui le prirent en grippe en le surnommant, par dérision, Sidney Poitier, du nom de l’acteur noir américain qui avait du succès au cinéma à cette époque, mais ne portait pas, lui, de turban, ni de babouches, ni de robe blanche de marabout, ne chiquait pas et ne crachait pas outrageusement par terre comme le faisait Si-Hocine. La seule similitude entre les deux personnages était la couleur noire de leur peau. Et comme on s’embrouillait souvent entre Si-Hocine, Sidi Hocine et Sydney Poitier, c’est « Sidi Poitier » qui l’emporta.

L’école coranique de Sidi Poitier était difficile, dure, violente ; on ne l’aimait pas. Apprendre par cœur des versets du Saint Coran pour les enfants que nous étions exigeait un travail titanesque de mémorisation dans une langue que nous ignorions pour la plupart, ne l’ayant ni apprise ni parlée. On se contentait d’ânonner durant des heures et des heures des bribes de versets dont on ne comprenait ni les mots, ni le sens, ni la portée. Les apprentissages en ces temps-là se faisaient dans deux langues qui nous étaient totalement étrangères : l’Arabe, la langue d’Allah pour l’école coranique et le Français, la langue du colon pour l’école publique. Et une fois à la maison ou dans la rue, la langue maternelle reprenait ses droits, l’arabe dialectal (darija) pour les uns, le berbère pour les autres.

Nous prenions place dans cette pièce exiguë et glauque, assis à même le sol sur des nattes élimées et trouées par endroits ; mon frère s’installait au milieu et moi au tout début, juste à l’entrée, pratiquement collé à la porte, des fois que ça tourne au vinaigre avec Sidi Poitier. Le tableau était immuable : les plus petits pleuraient, les plus grands récitaient en criant, tous serrés comme des sardines dans une boîte de conserve ; il faisait sombre, froid, humide ; c’était bruyant, ça sentait mauvais ; l’odeur de pieds et d’urine était suffocante ; on peinait à respirer.

Plus un taleb était sévère, plus sa renommée grandissait, et plus son commerce était florissant. Parce que nos parents étaient demandeurs de plus d’ordre, de discipline et d’obéissance, ces écoles coraniques qui n’avaient au début qu’un rôle de garderies pour enfants, avec seulement un petit vernis d’éducation religieuse, se transformèrent au fil du temps en véritables maisons de correction payantes. Sidi Poitier se contentait intelligemment de nourrir sa notoriété grâce aux châtiments qu’il nous infligeait. Il disposait pour cela, dans l’exercice de ses fonctions, et comme tous les talebs de sa trempe et de son temps, d’un outil pédagogique d’un genre particulier : un long bâton qu’il gardait en permanence à ses côtés, un bâton souple et robuste à la fois dont l’extrémité devait atteindre les enfants les plus éloignés de la pièce. Je devais rester vigilant, ne pas m’endormir, ne pas bavarder avec le voisin, ne pas être distrait, les yeux toujours rivés sur Sidi Poitier, sur son bâton et sur mon ardoise en bois callée entre mes genoux et sur laquelle était écrit le morceau de verset à mémoriser.

Le moindre début de somnolence se payait rubis sur l’ongle. Sidi Poitier avait sous le turban comme un radar qui ne s’éteignait jamais et qui veillait au bon déroulement des séances. On aurait dit que chaque enfant y était représenté par un trait lumineux sur l’écran d’un tableau de bord sophistiqué dont le fonctionnement était simple : si l’enfant gardait le bon rythme du balancier du corps, les bonnes grimaces qui garantissaient qu’il était bel et bien en train de réciter à voix haute, que son corps ne s’éloignait pas de la sphère qui lui était assignée, alors le trait lumineux s’éteignait et disparaissait de l’écran, voulant dire par là que l’enfant n’était pas en infraction. Momentanément seulement, car si par malheur l’un de ces critères faisait défaut, le trait de lumière réapparaissait soudainement à l’écran, alertant Sidi Poitier sur le champ. La cible était alors verrouillée et dans la seconde qui suivait, l’extrémité de son bâton frappait instantanément la tête, le haut du corps ou les pieds, pour rappeler à l’ordre.


Quelques centimètres seulement me séparaient du bout de son bâton, j’en avais conscience mais je me sentais bien à cet endroit-là car c’était le seul qui me procurait de l’assurance, en dépit du froid qui se glissait sous la porte d’entrée et me glaçait les pieds et les os bien avant les autres. Mais quand Sidi Poitier regardait dans ma direction et que l’expression de son visage changeait, je savais à cet instant-là que le bâton avait déjà commencé son ascension pour se rabattre, un millième de seconde plus tard, sur moi. Raté Sidi, pour cette fois-ci ! J’étais déjà dehors et m’éloignais rapidement dans la rue tandis que Sidi Poitier accourait sur le seuil de la porte, le bâton encore dans la main. Je l’entendais crier au loin : « Reviens ici, reviens, je te jure par Allah que je ne te ferai aucun mal ». Ne me voyant pas de retour et n’étant même plus dans son champ de vision, il continuait néanmoins : « Si tu reviens, je te pardonne, Allah m’en est témoin ». Je savais qu’il mentait. D’autres seraient revenus, pas moi. [1]

[1] Texte extrait de Sales, « mals » et déchirés, un roman (en cours d’édition) qui raconte l’enfance d’un indigène dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale.
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Message par baghdadi laaredj Lun 7 Sep 2020 - 20:57

le zellat ouma adraka - Un Taleb nomme Sydney!!ou le zellat ou ma adraka!! Empty Un Taleb nomme Sydney!!ou le zellat ou ma adraka!!

Message par baghdadi laaredj le Sam 26 Juil - 15:26
Bonjour ! Les talebs ont fait partie de notre quotidien ! L ecole Coranique avait de ces horaires OUALLAH insuportables ! La chariaa ouvrait ses portes vers 5heures du matin ! C est a demi eveille qu on penetrait dans la piece qui servait de salle collective ! Chacun reprenait sa LOUHA et ses balancements rythmes ! Le brouhaha s organisait sous l oeil attentif du TALEB !
L hommage que je rends aujourdhui c est a ce TALEB SI AHMED ,un emigre du sud ! Il etait je crois d ADRAR et gagnait sa croute en nous faisant apprendre le SAINT CORAN ! Bien sur la pedagogie est une chose et la technique qui nous etait imposee etait autre chose ! Voila Le zellat ou ma adraka !!

(par Baghdadi Laaredj)

Le zellat ne fut qu une force de dissuation pas encore nucleaire pour l epoque !!! Le TALEB un haggar hors pair !! il faisait de son zallat une force de frappe !! Un zellat digne de son nom n est pas un vulgaire baton fut il en zebboudj !!Un zellat c est une force tranquile aux mains du bourreau !! C est tres fin ,effile et qui emet un ZEFF ZEFF que toute la cherriaa entendait !! Une vraie force de la nature !! A vue d oeil on prefere etre battu par un zellat que par un gros baton!!!MAIS C EST LA L ERREUR!!! La douleur inflige est inversement proportionnelle a sa taille !!!plus le zellat est fin et effile plus les YA BOUYA!!! YA BOUYA!!!YA BOUYA !! sont plus porteur d une haine !! Les cris de desespoir sont nes la et nulle part ailleurs!! Le zellat depose tout pres de son maitre inconteste gerait a lui seul ces futures demandeurs d un hamdou jamais compris !!car repetes tout betement !!!L ecole du beni oui oui et du defi que SCIENCE SANS CONSCIENCE EST PEUT ETRE PAS DU TOUT UNE RUINE DE L AME!!! QU EN SAVONS NOUS!!! (avec les valeurs actuelles qui courent) !! Je pardonne a mon taleb tout absolument tout !! LES SENTENCES DU HAMMLOUHH et les sadiques qui s offreient un plaisir unique de m entendre hurler !!UN J IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES!!! !!ILS ME TENAIENT AVEC UN ATR CONSOMME MES PIEDS ;LES DIRIGER EN L AIR et le TALEB EN TRANSE persuade que tous les coups qu il me porter etaient comptablises comme avance sur HASSANNETTES dans l au dela!! !! Oui je disai je pardonne car ce TALEB M A UN JOUR DIT et il etait tres serieux !!! Ecoute mon fils si tu prends toute l eau qui existe sur terre !! les oueds , rivieres , fleuve ;mers oceans et que tu transforme tout ce liquide en MIDDED (encre) !! et que tu mette a "ECRIRE LA SCIENCE"" eh bien !!!mon fils toute cette eau se tarrira mais LA SCIENCE NE SE TARRIRA JAMAIS!!!!! A chaque fois que je vois la mer , je ne pense qu a ce TALEB (en majuscule le pauvre il merite bien) et je decouvre combien ce que je sais n est finalement qu une goutte de toute cette eau !! OUI MON CHER ABDELHALIM, DE L EPINE SORT TOUJOURS LA ROSE !!!! VIVE EL ZELLATT!!

Laaredj Baghdadi
13 janvier 2007

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Message par mancer ahsene Mar 13 Oct 2020 - 17:30

On aurait dit un vrai don du ciel

[size=13]29 septembre 2020 par Mohamed ZITOUNI[/size]

 [size=16]Le premier stand à gauche en entrant au marché couvert, côté avenue du Maréchal Foch, était tenu par Âmmi Naïmi, un homme doux, gentil, tout en bonhomie. Une voix intérieure qui lui voulait du bien me suppliait chaque fois de renoncer à lui voler des fruits, et chaque fois elle échouait car je ne pouvais pas m’en empêcher, c’était au-delà de mes forces.
En dépit de mon mètre de haut pour mes sept ans révolus, je prenais mon élan à une bonne distance depuis l’extérieur du marché et déboulais vers son étal à environ Mach 2, une vitesse qui l’empêchait de me voir arriver ou même de quitter les lieux. Tout ébouriffé, les pieds nus, tricot de peau et short de tous les jours, le bras tendu en l’air durant toute la course avec la main ouverte qui ne se refermait que lorsqu’elle entrait en contact avec une poire, une pêche, une pomme, ou tout autre délice de ce genre qui trônait au sommet de la pyramide qu’il façonnait laborieusement avec toutes sortes de fruits sur son étagère principale.
Il lui arrivait parfois de me détecter au loin, voyant ma frêle silhouette se diriger vers l’entrée du marché, à l’image d’un renard en quête d’une proie facile. Il quittait alors précipitamment son stand, abandonnant ses clients du moment, l’air excédé, le turban mal agencé, et se mettait carrément devant l’entrée du marché pour m’attendre fébrilement, me faisant signe d’une main de m’approcher sans crainte et me tendant de l’autre un fruit qu’il m’invitait à venir déguster tranquillement auprès de lui, espérant par-là me voir exprimer peut-être ma gratitude mais aussi et surtout mettre fin aux dégâts coûteux qu’occasionnaient mes raids.

Le prix des fruits en ces temps-là éloignait bon nombre de familles comme la mienne de la culture culinaire de la plupart des pieds-noirs et des notables indigènes. La distance était encore plus grande pour la viande, le poisson, les vêtements neufs, les vêtements chauds, le beurre, les desserts, les vacances, les chaussettes, le miel, les beaux cartables, les gâteaux, l’argent de poche, les sous-vêtements, les confitures, les jouets, le chocolat, les souliers neufs,… et tant d’autres choses encore. Il nous arrivait néanmoins de nous régaler de temps en temps, comme manger du poisson par exemple, mais c’était seulement quand notre mektoub était bien luné et que le Seigneur aidait à la manœuvre.
Sur l’étal, tout en longueur et en marbre blanc de la seule poissonnerie du marché, étaient exposées toutes sortes de poissons à peine visibles tant les pelletées de glace pilée qui les couvraient pour les tenir au frais étaient épaisses. Des clients, majoritairement des femmes européennes, s’agglutinaient devant l’étal et se faisaient servir par des vendeurs au geste vif, à la tchatche inépuisable. Ma petite taille ne m’autorisait guère à contempler ces merveilles de plus près, car trop petit, trop court pour les voir. Je me faufilais alors au milieu des imperméables et des longs manteaux de ces dames, plongeais ma main sous la glace pilée et tâtais à l’aveugle la dernière livraison arrivée au milieu de la nuit, en attendant que la pointe de mes pieds propulse mon corps et ma tête suffisamment haut pour pouvoir scanner, tel un périscope de sous-marin, la disposition de chaque pièce, et de redescendre, une fois l’image bien dans la boîte, doucement, discrètement.
Pendant que les vendeurs servaient ces dames, une main toute menue, discrète, plongée sous les paillettes de glace et orientée par un système rudimentaire de géolocalisation mémorielle, passait d’un poisson à l’autre. Arrivé à la hauteur de celui qui avait ma préférence, mon bras s’arrêtait net, comme le bras d’un jukebox qui pile devant le disque sélectionné, avant que ma main ne l’agrippe fermement par la queue ou par la tête. Ni les vendeurs ni les clients ne le voyaient coulisser lentement sous le manteau de glace jusqu’à ce qu’il quitte tranquillement la bordure de l’étal et prenne la direction de ma poitrine contre laquelle je le plaquais vigoureusement avec mon autre main pour ne pas qu’il glisse et se retrouve au sol. Je m’éloignais avec hâte mais sans courir pour ne pas attirer l’attention, et quittais le marché par une autre porte que celle proche du stand d’Âmmi Naïmi, n’osant pas imaginer un seul instant la tête qu’il ferait s’il m’apercevait avec une si grosse prise dans les bras.

Une fois à la maison, j’arrivais sans peine à convaincre ma mère que ce gros poisson, je l’avais trouvé dans la rue, par terre, comme ça, tombé peut-être du couffin d’une femme européenne revenant du marché ou peut-être alors d’une cagette ayant basculé d’une charrette, mais que si elle n’en voulait pas, il ne me serait pas difficile de le ramener à sa place, d’où il venait, c’est-à-dire dans la rue, par terre aussi. J’avais ainsi pour habitude avec elle de mettre à profit d’entrée un rapport de forces sans nuances pour éviter que dans sa tête la morale et la religion ne prennent le dessus. Elle commençait alors par faire semblant de réfléchir avant de donner sa réponse, tout en continuant à le fixer intensément des yeux, mais en réalité elle se demandait plutôt comment elle allait le cuisiner, et surtout comment elle allait s’y prendre pour informer mon père de l’heureuse rencontre, en ce jour béni des cieux, entre ce gros poisson et son fils.
Le soir-même, au menu, à la place du sempiternel couscous au lait qui nous sortait tous par les yeux, figurait du riz avec une grosse, très grosse part de poisson chacun. Habituellement, quand le riz était au menu à la maison, il était plutôt tristement non accompagné. Ce soir-là, notre table basse était illuminée : on aurait dit un vrai don du ciel.[/size]
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Message par mancer ahsene Mar 13 Oct 2020 - 17:32

Notre Toussaint rouge à nous aussi

20 septembre 2020 par Mohamed ZITOUNI

[size=16]C’était un 1er novembre, jour de la Toussaint où les catholiques honorent leurs saints et leurs morts, lorsque des déflagrations se firent entendre dans différents endroits du pays marquant le début de la guerre d’indépendance de l’Algérie et l’ouverture des hostilités contre les Français. Ces derniers désignèrent ce jour-là comme celui de la Toussaint sanglante, appelée aussi Toussaint rouge. Sans le savoir, nos parents choisirent ce même jour pour nous raccourcir les pendentifs à tous les deux, mon frère cinq ans, moi trois ans.
À la maison, l’atmosphère était festive comme l’était la présence de tout ce monde dont certains avaient disparu des radars familiaux depuis bien longtemps ; ils riaient, se parlaient, se congratulaient, s’étreignaient. Puis soudainement, mon oncle, aidé d’un voisin, s’empara de mon frère qui ne se doutait de rien. Tous deux lui retirèrent ses chaussures et le short qu’il portait, le firent asseoir comme le voulait la tradition sur une Gassâa en bois (utilisée habituellement pour rouler la semoule de couscous) qui, une fois retournée et posée à même le sol, servait de siège bas, plus ramassé, plus stable. Pour l’immobiliser et éviter qu’il ne bouge, ils se mirent derrière lui, collés fortement à son dos, lui écartèrent les jambes puis passèrent ses bras sous ses genoux par les extérieurs, inclinèrent légèrement son corps vers l’arrière et le tinrent vigoureusement par les mains. Il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, et encore moins la violence exercée à son encontre pour l’entraver aussi brutalement alors qu’il n’avait rien fait de répréhensible. Il pleurait beaucoup ; l’inquiétude lui mangeait le visage ; toute la détresse du monde se lisait dans ses yeux.

Celui qui était chargé de pratiquer la circoncision ce jour-là était coiffeur de profession, « le meilleur du quartier du Derb », disait-on à cette époque. Accroupi face à mon frère, il commença d’abord par lui décalotter le gland tenu entre le pouce et l’index, un peu comme s’il le masturbait, jusqu’à ce qu’il coulisse aisément dans les deux sens et puisse passer sa tête par l’orifice du prépuce, ce petit bout de peau pendante qui devait être amputé. Mon frère n’avait cessé de hurler pendant tout ce temps, comme une bête qu’on dépeçait vivante ; il se vidait de son énergie, pourtant bien vaillante à cet âge, et se voyait mourir d’un instant à l’autre.
Imperturbable, parce que l’expérience aidant, le coiffeur fit passer d’abord le petit bout de peau que réprouve notre foi par le trou d’une pièce de monnaie ancienne, un sou troué, puis le tendit au maximum de son élasticité. Il fit ensuite un nœud à l’aide d’une ficelle autour du prépuce pour le retenir à cet endroit-là et s’assura en même temps de la bonne tenue du dispositif : d’abord le gland, ensuite le sou troué, puis le nœud de la ficelle, et enfin le prépuce qui continuait de pendre. Il tira ensuite légèrement le bout du prépuce avec les doigts d’une main pour bien positionner les ciseaux, qu’il tenait de l’autre, entre le sou troué et le nœud de la ficelle. Puis, sa main se referma d’un coup sec sur les deux poignées faisant glisser les deux lames l’une sur l’autre. Le prépuce était tranché ; il le tenait entre ses deux doigts. Pour arrêter le saignement, il saupoudra abondamment la plaie avec une « poudre maison », qu’il sortit d’un petit sachet. « Une croûte se formera pendant quelques jours, le temps de cicatriser et finira par disparaître toute seule ; il sautera comme un cabri, vous verrez », dixit le coiffeur.
Mon frère était hébété, groggy ; il avait les yeux rougis, la voix atone, quand il fut transféré de l’autre côté de la clôture invisible qui séparait les hommes des femmes ; les youyous étouffaient ses sanglots ; il eut droit à des embrassades, des bonbons, des œufs durs, des pièces de monnaie, authentiques celles-là, et une robe blanche à sa taille comme pyjama pour la durée de sa convalescence. Tout pour lui faire oublier la douleur insupportable qui le tenaillait. On l’installa ensuite sur un grand matelas à même le sol, couvert d’un drap blanc et de quelques nattes colorées pour donner à son environnement de convalescent un décor plus joyeux.

Alors que j’étais encore affairé à partager les bonbons de mon frère et la joie des convives, mon oncle, toujours lui, m’agrippa brusquement par le cou, me porta comme un paquet postal et me déposa devant le coiffeur. Ce n’était qu’au moment où ils commencèrent à me déshabiller et à m’installer moi aussi sur cette maudite Gassâa de malheur que je compris que c’était à mon tour de passer à la casserole, mon père ayant décidé pour des raisons économiques évidentes de faire réaliser les deux circoncisions le même jour. Tout comme mon frère, allongé à ses côtés, dans une robe tout aussi blanche que la sienne, je me redressais à peine pour faire les embrassades d’usage aux invités et tendre la main pour recevoir ce qui m’était dû.
Il nous a fallu du temps à tous les deux pour ne plus marcher les jambes exagérément écartées, avec la peur de se faire mal qui nous pendait au nez. Il fallait aussi lustrer l’honneur familial en acceptant docilement de soulever la robe à chaque fois qu’il y avait des visiteurs à la maison, histoire de leur montrer les chefs-d’œuvre réalisés par le coiffeur du Derb, « de la belle ouvrage ! », disaient les connaisseurs en hochant la tête. Des adultes présents ce jour-là me rapportèrent plus tard, beaucoup plus tard, qu’une fois les deux lames des ciseaux refermées sur ma chair et à la vue du sang, je m’étais mis à hurler : « On m’a tout coupé ; il ne reste plus rien ; je ne pourrai plus faire pipi ; mais je vais faire comment maintenant ? » Le 1er novembre 1954 fut pour nous aussi une Toussaint rouge, une journée sanglante. [1]
[1] Texte extrait du roman Sales, « mals » et déchirés (en cours d’édition).
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Message par mancer ahsene Mar 13 Oct 2020 - 17:44

Ne pas subir « l’effacement »
9 octobre 2020 par [size=13]Mohamed ZITOUNI
[/size]
(Voir "AlgérieCultures.COM)
J’ai toujours pris du plaisir à raconter à mes enfants, lorsqu’ils étaient encore enfants, des histoires qui ont jalonné mon enfance en Algérie. Chaque histoire racontée suscitait chez eux de l’émerveillement. Dès qu’ils sentaient poindre la fin d’une histoire, ils en réclamaient déjà une autre: « Une autre papa, encore une autre, s’il te plaît, papa ». Ils étaient persuadés que ces histoires, je les inventais au fur et à mesure que je les débitais, que le décor de chacune d’elles empruntait à celui d’une histoire des Mille et une nuits, et que toutes baignaient forcément dans le seul imaginaire de leur père. Il est vrai que dans chacune des fresques qui me servaient de fond de scène pour dérouler l’histoire que je racontais, j’y implantais volontairement un bout de mes racines en invitant çà et là un voile, un turban, une chéchia, pour rendre les décors plus attrayants, plus vrais.
Il arrivait qu’au milieu de ces histoires viennent se greffer aussi un peu de misère, de guerre, de froid, de dénuement parce que toutes ces années étaient lestées par la pauvreté et l’exclusion de nos parents qui, par souci d’orgueil, ne se plaignaient jamais. « Si Allah l’a décidé ainsi, c’est qu’Il a ses raisons », disaient-ils, rappelant par-là la fatalité du sort qui nous frappait et surtout l’impuissance assumée de ne rien pouvoir y changer. Et comme personne, en ces temps-là, n’était assez fou pour leur dire qu’Allah n’y était pour rien dans notre malheur et qu’il fallait qu’ils se bougent par eux-mêmes s’ils voulaient y mettre un terme, nous vécûmes alors dignes et miséreux à la fois. Pendant très longtemps. Malek Bennabi (1905-1973), penseur et humaniste algérien, n’y allait pas, lui, avec le dos de la cuillère quand il disait aussi crûment: « On ne cesse d’être colonisé qu’en cessant d’être colonisable, c’est une loi immuable. »
L’Administration coloniale française des années 1950 n’était pas particulièrement tendre avec nous. La vie y était rude, affligeante. Par la force des armes et depuis longtemps, la France nous avait imposé un mode de vie qui nous classait dans la catégorie sociale la plus basse, celle des vaincus, avec les souffrances qui allaient avec. Il faut garder à l’esprit que la plupart de nos pères, pour ne pas dire l’écrasante majorité, étaient analphabètes et sans métier, autrement dit inadaptés et non équipés sur le marché de l’emploi ; ils passaient le plus clair de leur temps à chercher de quoi nous nourrir, tandis que nos mères, le plus souvent cloîtrées parce qu’écrasées par des traditions suffocantes, ne se départaient jamais de leurs activités éreintantes de ménage, cuisine, vaisselle, grossesse, accouchement. A trente ans, elles en paraissaient cinquante. Le décor de nos « chez-nous » reflétait à lui seul notre baromètre social : logements exigus, sols en terre battue, plafonds bas, murs décrépis, pas de fenêtres, pas de chauffage, manque de tout, juste un coin aménagé pour dormir sur des nattes à même le sol et un autre pour cuisiner.
Que restait-il alors d’autre pour s’extirper d’une atmosphère aussi oppressante ? La rue et le rire, qui eux ne coûtaient rien, car les personnages les plus drôles et les plus déjantés se produisaient dans la rue, comme les intrigants, les fous, les voyous, les éclopés, les charlatans, les voleurs, les arnaqueurs. Tous jouaient pour de vrai des morceaux de leur propre vie, et nous étions là, nous les enfants, installés gratuitement aux premières loges pour assister à leurs frasques. Toutes ces histoires, il nous faut les raconter, car confinées trop longtemps là où elles sont encore, elles finiront par mourir de leur propre mort. Beaucoup d’entre elles puisent leurs sources dans des « vécus vrais », certains âpres et émouvants, d’autres gais et bienheureux. Certes, la mémoire n’est peut-être pas de première fraîcheur, elle peut être abîmée, cabossée par endroit, voire même ressembler à une boîte noire égarée au milieu des débris d’un accident d’avion, mais peu importe, il en restera toujours un fond de jarre à raconter à ceux qui sont là aujourd’hui et aussi à ceux qui viendront demain, après-demain, plus tard.
Raconter, écrire, passer le témoin, c’est aussi contribuer à la sauvegarde des mémoires de cette époque, celles des endroits qui nous ont vu naître, de nos parents, nos familles, nos amis, nos voisins, les anciens, ceux qui sont restés, ceux qui sont partis, ceux dont on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Raconter par exemple comment, en guenilles et terriblement compressées dans cet étau colonial qui n’en finissait plus, nos familles continuaient de dissimuler « leur permanente humiliation » pour garder intactes leur fierté et leur dignité. Ne méritent-elles pas qu’on tente modestement, avec empathie bien sûr, et en y mettant les formes s’il le faut, de les extraire de leur anonymat en éclairant une partie de leur vie, fut-elle infime et sans éclat, pour ne pas qu’elles subissent elles aussi « l’effacement » ? Dorothée-Myriam Kellou, écrivaine et réalisatrice française, donne à ce mot (dans Algérie coloniale, le silence de nos pères), une explication gorgée de sens : « Effacement est le mot qui me vient à l’esprit quand on me demande de parler de l’Algérie. Je ne suis pas la seule. Ils sont nombreux comme moi, en France, ailleurs dans le monde, à s’interroger sur leur histoire, celle de leur père, de leur mère, de leurs parents, anciens colonisés. Ils sont nombreux à s’interroger et à faire face à un vide ».
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Message par mancer ahsene Mer 21 Oct 2020 - 18:31

Tout ça pour un ânon !
[size=13]20 octobre 2020.Par[/size]Mohamed ZITOUNI.

La Chambord bleue était toujours garée devant chez nous, et depuis plusieurs jours déjà. C’était très inhabituel et même inquiétant quand on sait que la guerre faisait rage et que le couvre-feu était de rigueur. Rien sur les sièges avant  ni sur les sièges arrière. Mais avant de m’en éloigner, mon regard fut happé par un objet bizarre, indéfinissable à première vue, qui pendait à une ficelle nouée autour du rétroviseur intérieur ; il bougeait, se balançait, s’arrêtait un moment, puis bougeait encore, se balançait de nouveau. Je m’en rapprochai pour en avoir le cœur net. Bingo, c’était un âne ! Ou plutôt un petit âne car il n’était pas plus gros que mon poing d’enfant, un peu comme ces ânons de décoration qui se vendaient dans les magasins de souvenirs.

Profitant de la vitre baissée côté conducteur, je l’agrippai d’une main et le détachai d’un coup sec. L’ânon quitta son port d’attache dans un bruit à peine audible et vint se blottir sous ma chemisette. Aussitôt fait, j’eus l’impression que le monde entier me courait après. Pris de panique, je m’élançai alors vers la brasserie du cinéma Palace pour m’en débarrasser au plus vite, en priant Allah, dans Son infinie bonté, d’écarter de mon chemin mon père d’abord, la police ensuite. Une fois à destination, je filai droit à la caisse où se tenait Monsieur Kestemont (prononcé Kestoma), affalé sur son siège comme d’habitude. Certes, il payait chichement, mais lui ne posait jamais de question. Il avait seulement pour habitude de scruter le fruit du larcin sous toutes ses coutures, puis quand il lui plaisait, il acquiesçait de la tête en le rangeant tranquillement dans un carton posé à proximité ; il plongeait ensuite sa main dans le tiroir-caisse, la ressortait avec une ou deux piécettes, rarement plus, qu’il mettait au creux de la mienne. « Au revoir mon petit », qu’il me disait. De quoi ouvrir droit, sitôt de retour dans la rue, à un cornet d’amandes grillées et un beignet au sucre que je m’empressais d’engloutir, de peur qu’un imprévu ne m’en prive entre-temps.

Ma tante paternelle venait d’arriver chez nous ce même jour et quand elle était là, on ne recevait pas de torgnoles de la part du père, on mangeait mieux et l’ambiance était meilleure. A peine avait-elle ôté son voile pour prendre place en face de mes parents assis à même le sol qu’une voix venant de l’extérieur criait notre nom de famille. Très fort et plusieurs fois de suite. Mon père se redressa à la verticale comme un suricate désemparé avant de bondir vers la cour qu’il traversa à toute vitesse jusqu’au portail qui donnait sur la rue. « Tu es certain que mon fils a fait ça ? » l’entendait-on balbutier dans un français approximatif. « C’est toi qui va aller en prison si tu continues à faire l’idiot; va chercher ton fils, fissa je te dis, avant que ça ne finisse mal pour toi aussi », lui répondit une voix menaçante.
Cramponné au dos et à la robe de ma tante qui, en dépit de sa petite taille et de sa forte corpulence, tournoyait du mieux qu’elle pouvait pour faire barrage à mon père qui me tenait fermement par un bras et tentait de me tirer vers lui. Pris dans le tourbillon de la colère, il criait tout en me frappant : « Comment peut-on protéger son honneur quand on a un fils qui vole des ânes ? Et maintenant, par ta faute, les policiers français viennent chez moi et me menacent sous mon toit ». Ma tante se retourna brusquement vers moi, surprise par ce qu’elle venait d’apprendre : « Tu voles des ânes maintenant ? » Pour continuer à bénéficier de sa protection, je lui répondis au milieu des coups qui pleuvaient et des sanglots qui m’étouffaient : « Seulement un petit âne, ma tante, je te jure qu’il est tout petit », en rapprochant le pouce et l’index de ma main en guise de mesure visuelle pour exprimer la petitesse de l’objet. « Comment ça un petit âne ? Tu veux dire un ânon ? Mais tu l’as trouvé où ? Il appartient à qui ? » Dans le vacarme du tableau que l’on devine, celle qui n’admettait pas que son neveu vole des ânes, fussent-ils des ânons, rajouta, en prenant l’air interrogateur du détective expérimenté : « Tu l’as laissé dans une écurie ? Celle du Derb ou de Boudia ? » comme pour tenter de me tirer les vers du nez. Son idée de cibler les écuries de quartiers pour retrouver l’ânon ne manquait pas de perspicacité parce qu’en ces temps-là, les gens qui vivaient à l’extérieur des centres urbains arrivaient de leurs lointaines campagnes à dos de jument, de mulet ou d’âne, qu’ils laissaient dans des écuries à bestiaux de la ville, le temps de faire leurs courses. Il n’était donc pas exclu,  dans son esprit, qu’un ânon égaré du chemin de sa mère ait pu tomber sur celui de son neveu.
Délogé manu militari de derrière ma tante, le cou et le bras pris dans les mains de mon père qui lui servaient de tenailles en pareil cas, je fus présenté dans la rue à deux agents de police en uniforme, accompagnés d’un homme en civil qui avait l’air d’être leur chef, comme beaucoup d’inspecteurs de police pieds-noirs. « Tu l’as vendu à qui ? » me demanda ce dernier sans s’assurer si j’étais mêlé de près ou de loin à cette histoire de vol d’ânon. Parce que lui, il savait, forcément. Inutile alors de tergiverser davantage : « A Kestoma », lui répondis-je d’une voix faiblarde et terriblement apeurée. Il reprit, l’air soulagé : « Voilà, mon petit, alors direction la brasserie du cinéma Palace, avec ton père bien sûr ». Il faut dire que les limiers pieds-noirs de ces temps-là connaissaient tout sur tout le monde et plus particulièrement encore sur nous, leur principal foyer d’inquiétude et de surveillance.
Mon père s’engagea, un jour qu’il aurait de quoi, à rembourser Kestoma ; l’ânon, lui, regagna son port d’attache dans l’habitacle de la Chambord ; les amandes grillées et le beignet au sucre n’avaient d’autre choix que de rester au fond de mon ventre ; et mes jambes à moi étaient déjà à mon cou lorsque, sur le chemin du retour, je devinais par anticipation ce qui allait m’arriver si ma tante n’était plus à la maison. Tout ça pour un ânon, un tout petit ânon !
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Message par mancer ahsene Ven 13 Nov 2020 - 8:29

Une Baleine pour La Mecque

[size=14]Par [size=13]Mohamed ZITOUNI.[/size]

Le plus grand menteur du monde et de tous les temps était bien de chez nous ; il tenait un modeste salon de coiffure sur la rue Dombasle, à deux pas de la Poste, face à « Cars Riffi », la seule station d’autocars de la ville. Ses nombreux clients lui étaient très attachés car l’ambiance qui y régnait n’avait son pareil nulle part ailleurs. Pour maintenir cet avantage concurrentiel, il eut le génie d’appliquer à son commerce des règles draconiennes mais simples à la fois. D’abord, n’accédaient à son salon que les clients venant s’y faire coiffer, les autres, ceux désirant s’offrir du bon temps sans bourse délier n’étaient pas les bienvenus ; ensuite, aucune critique ou contrariété n’était tolérée lorsque lui-même racontait des histoires « supposément vécues » ; et enfin, le rire était strictement interdit, pas même le droit de le contenir, ou alors en silence. Devant tant d’entraves, que leur laissait-il ? L’écouter avec attention et accepter d’avaler ses sornettes sans rechigner. A défaut, l’exclusion du salon sur le champ. Mais alors, les raisons de son succès ? L’énormité des mensonges qu’il débitait, associée à la faconde intarissable d’un humoriste de talent qui s’était trompé de métier.

Un jour, son salon de coiffure archiplein comme d’habitude, il commença ainsi l’une de ses histoires mythiques : « Lorsque j’avais réalisé le voyage de toute une vie en me rendant sur les Lieux Saints de l’Islam… » Les clients présents à ce moment-là savaient parfaitement qu’il n’avait jamais quitté la ville, ni le pays, et encore moins pour se rendre à La Mecque. Mais personne n’osait le contrarier, de crainte de prendre la porte sans connaître la suite de l’histoire. « On n’y allait pas encore en avion à cette époque, on s’y rendait en bateau où un événement important survenait lors de chaque voyage, un événement dont le Tout Puissant gratifiait le fidèle le plus proche de Lui. Je dormais à ce moment-là et le bateau voguait paisiblement au milieu des flots. » L’assistance était tétanisée ; chaque client renforçait ses digues nerveuses et musculaires pour ne pas pouffer de rire.                                                                           Il continua néanmoins : « Lorsque je me suis réveillé, mes yeux refusaient de voir ce qu’ils voyaient : le bateau n’était plus là ; il avait disparu ; j’étais balloté par les vagues alors que mes vêtements n’étaient même pas trempés ; oui, c’est bien ce que je dis, j’étais sec grâce à la volonté d’Allah, qu’Il me foudroie si je m’écarte de la vérité. » Pas déstabilisé du tout par les bruits sourds qui s’élevaient du milieu de l’assistance, il enchaîna : « J’ai marché longtemps sur l’eau, deux ou trois jours, peut-être plus. Une nuit, les étoiles formèrent une ligne droite dans le ciel, comme pour m’indiquer le chemin à suivre. Et lorsque le jour se leva, un ange tendit le bras en direction de La Mecque et me dit : Ô Pèlerin, c’est toi que le Seigneur a choisi ; que la paix t’accompagne dans ton odyssée ». Certains étouffaient leurs rires du mieux qu’ils pouvaient pour les rendre moins audibles, d’autres retenaient leurs larmes qui perlaient sur leurs joues ; la tension était à son comble ; la plupart des digues étaient à deux doigts de craquer.

Imperturbable, le visage fermé, il ajusta son peigne, fit claquer les lames de ses ciseaux dans un cliquetis propre aux coiffeurs et reprit de plus belle : « Une baleine s’approcha de moi, me tourna le dos et m’invita à pénétrer dans son ventre, probablement pour m’aider à continuer le voyage. Ce que je fis en me laissant glisser dans son derrière comme sur un toboggan qui me déposa au plus profond de ses entrailles. Je sais que c’est difficile à croire, mes frères, mais je vous en conjure, écoutez-moi. » Certains, arrivant au bout de leurs forces, quittèrent le salon momentanément pour laisser, une fois dehors, libre cours à leurs fous rires. D’autres, essuyant discrètement leurs bouches et leurs yeux, réussirent à libérer discrètement une partie de l’énergie contenue. « Ce que je vis était incroyable, inimaginable même ; comment vous dire mes frères, il y avait des tuyaux partout, on aurait dit la Raffinerie d’Arzew ; il y avait aussi des rues et des avenues avec des plaques portant des noms de Saints et de grands penseurs musulmans, une circulation dense avec des bouchons, des coups de klaxons et tout, et une foule tout aussi dense et bruyante, comme si on était à Mdina Jdida, le quartier populaire d’Oran. Chemin faisant, l’étal d’un marchand de beignets frits dans une ruelle me rappela que j’avais faim ; une seule de ses gourmandises me suffit pour le reste du voyage ; je lui promis de la lui régler plus tard. Ce n’était qu’à l’aube du cinquième jour que j’atteignis la bouche de la baleine ; je m’étais agrippé à l’une de ses dents de devant pour ne pas être emporté par les vagues. Puis soudainement, étant arrivée à destination, elle s’immobilisa, souleva sa tête hors de l’eau, puis cracha d’un seul jet toute la salive contenue dans sa bouche, et moi avec. Lorsque j’ouvris à nouveau les yeux, je vous en supplie mes frères, croyez-moi, je sais que cela peut paraître invraisemblable et pourtant c’est vrai : je m’étais retrouvé dans la plus grande mosquée de La Mecque, Masjid-El-Harâm, juste derrière son grand et vénérable imam qui n’attendait plus que moi pour déclarer ouvert le pèlerinage de cette année-là. » Plus aucun client n’était capable de se retenir plus longtemps ; la plupart désertèrent le salon, en attendant de reprendre des forces et revenir plus tard.

Entre-temps, personne ne sut si le cétacé avait assuré le voyage retour du pèlerin-coiffeur, ni si ce dernier avait réglé la note du beignet frit consommé à crédit dans son ventre. On sait seulement qu’en 1961, le septième art avait honoré le transport de passagers en portant à l’écran Un Taxi pour Tobrouk. Un tel événement, se renouvellera-t-il un jour, dans la même veine et le même registre, avec cette fois-ci Une Baleine pour La Mecque ?
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Message par mancer ahsene Mar 1 Déc 2020 - 20:10

Bien terne périple du jeune Hézil

[size=13]24 novembre 2020 par Mohamed ZITOUNI[/size]

 
L’idée de faire mieux que cireur de chaussures dans les rues de la ville ou veilleur de nuit à l’Hôtel d’Orient avait germé en lui depuis quelques temps déjà. « Pourquoi pas autre chose, et pourquoi pas ailleurs ? » tournait en boucle dans la tête d’Hézil, un jeune homme d’à peine vingt ans qui n’était pas encore mon père à ce moment-là. Entre-temps, la deuxième guerre mondiale avait pris fin, la France était libérée et les opportunités se multipliaient pour qui voulait s’y rendre et y faire fortune. C’est ainsi qu’il se retrouva au-delà de la grande bleue, en ce tout début des Trente Glorieuses, d’abord à Nancy en Meurthe-et-Moselle, puis à Charleville-Mézières dans les Ardennes, une bourgade peu distante de la frontière franco-belge.
Sitôt arrivé, il dénicha un travail qui n’exigeait rien d’autre qu’une sacrée dose d’audace et autant d’inconscience : désosser de nuit des camions militaires abandonnés après la guerre çà et là dans les campagnes. Avec ses potes de circonstance, ils acheminaient les pièces détachées et autres tas de ferraille sur des charrettes qu’ils tractaient eux-mêmes pour les revendre à des garagistes peu scrupuleux. Très vite, il ne supporta plus les huiles moteur qui empestaient ses vêtements, ni le cambouis sous ses ongles qu’il peinait à déloger. Il finit par s’en éloigner graduellement pour s’engouffrer cette fois-ci dans la contrebande de tabac et de café, des denrées rares et chères en France mais non rationnées en Belgique. C’était une activité très lucrative et surtout « propre » mais tout autant risquée que la première, sinon plus.
Un soir, caché dans le cimetière d’un village belge attenant à la frontière française, un baluchon de marchandises plein à craquer sur l’épaule et attendant la nuit noire pour passer de l’autre côté où l’attendaient ses habituels receleurs, il se retrouva nez à nez avec des douaniers français en planque. Dans l’échauffourée qui s’ensuivit, il reçut un violent coup de fouet dans l’œil droit dont il garda un léger strabisme toute sa vie. L’aventure française s’arrêta là. On n’entendit plus parler de lui de l’autre côté de la Méditerranée pendant un long moment, une année, peut-être deux, jusqu’au jour où, tel un sous-marin n’en pouvant plus de l’obscurité et des profondeurs, il refit surface. Son absence avait duré trois bonnes années, avant qu’il ne revienne à sa case départ.
Dans le quartier de Boudia, son retour fut peu glorieux et assez discret. Ses bagages se résumaient à un large et grossier tatouage gribouillé en haut de son bras droit représentant vaguement le visage d’une femme de type européen et un autre, beaucoup plus petit celui-là, qui signifiait « mort aux vaches », formé de trois points disposés en triangle juste à la jonction du pouce et de l’index de sa main gauche, indiquant par-là un caractère rebelle et un rapport conflictuel à l’autorité. S’y ajoutaient pour faire bon poids une fine chaînette en or autour du cou et un peu d’argent, très peu. Quant à ses tatouages, considérés autrefois comme un signe de marginalité, seul Allah savait si les quelques rudiments gravés sur son corps, sans goût et pour toujours, trahissaient ou non un séjour en prison, suivi comme il se devait d’une expulsion en bonne et due forme de la métropole, les autorités judiciaires françaises ne s’embarrassant pas pour si peu.
De cet épisode bien triste de sa jeunesse, il ne racontait rien, ou presque, et accidentellement seulement. Comme l’histoire de ce fameux soir d’hiver où, en rentrant chez lui, il s’était pris les pieds dans le corps d’un homme gisant sur le trottoir d’une rue peu éclairée : la cinquantaine, couché sur le dos, sentant fort l’alcool et ne bougeant pas. Il avoua l’avoir fouillé de la tête aux pieds, passant ses vêtements et ses chaussures au peigne fin avec un savoir-faire et une dextérité rares. Un travail d’orfèvre. Rien, chou blanc sur toute la ligne. Mais pas question pour lui de le laisser là, à la merci d’une mort certaine ; le froid était vif, glacial et les nuits meurtrières. Il le porta alors à l’épaule comme on porte la moitié d’une carcasse de veau dans les travées d’un abattoir et parcourut le peu de distance qui les séparait du commissariat de Police le plus proche. Après les remerciements d’usage et la formalisation par les policiers de service d’une déclaration actant le dépôt de l’individu ce soir-là, il prit congé et rentra chez lui.
Le lendemain très tôt, d’autres policiers en uniforme se présentèrent chez lui et lui intimèrent expressément de les suivre. Arrivé au commissariat, il remarqua l’individu de la veille qui était là, bien là, vivant, réveillé, souriant, qui le prit chaleureusement dans ses bras, la mine réjouie, l’accolade exubérante, lui témoignant sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Et surtout, disait-il, « de l’avoir protégé des voyous qui rodent habituellement la nuit dans le coin et qui dépouillent les honnêtes gens comme lui ». Joignant le geste à la parole, l’homme lui remit plusieurs billets de banque détachés d’une liasse qu’il tenait dans sa main. A cet instant-là, Hézil faillit tourner de l’œil et perdre connaissance. Ce n’était pas tant la somme importante qu’il venait de recevoir qui le mettait dans cet état mais la vue de la liasse de gros billets dans les mains du ressuscité ; il était pourtant sûr de l’avoir fouillé de partout, centimètre carré par centimètre carré, ne négligeant aucun pli, repli et autre recoin. Perplexe et médusé, il continuait de regarder ce monsieur, l’implorant seulement des yeux sans que le moindre son ne sorte de sa bouche : « Si tu ne me dis pas où tu avais caché cet argent, je vais mourir ou devenir fou ».
Après ce périple bien terne et de retour à sa vie d’autrefois, l’envie de prendre le large le quitta définitivement ; il reprit son travail de veilleur de nuit à l’Hôtel d’Orient mais pas celui de cireur de chaussures dans les rues de la ville.
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Message par mancer ahsene Mar 1 Déc 2020 - 20:11

Il était l’amour de sa vie

[size=13]18 novembre 2020 par Mohamed ZITOUNI[/size]

 
Engagé dans l’armée française vers la fin des années trente et en garnison dans la ville de Tlemcen, le mari de ma tante Hadda venait à la maison lorsqu’il était en permission, un peu pour rendre visite à sa famille et beaucoup pour « dégorger l’escargot ». C’était l’usage ; personne n’y trouvait à redire. Le patriarcat féroce de cette époque n’autorisait nullement ma chère tante à exprimer le moindre avis. Et même si le bon sens lui recommandait de rester en permanence sur le qui-vive, sachant qu’un faux pas de sa part entraînerait de facto des représailles dont la violence et les conséquences feraient honneur aux traditions, elle se rendait bien compte que son statut d’épouse et de femme n’avait rien de réjouissant. Entre domestique à temps plein auprès de sa belle-famille et poupée gonflable à temps partiel dans les mains de son mari, sa vie tout entière s’en allait à vau-l’eau.
Jusqu’au jour où, n’arrivant plus à colmater les fissures de son ménage ni à remonter à la surface de temps en temps pour reprendre son souffle, elle décida de mettre fin à sa souffrance. Son courage pris à deux mains, elle ramassa sa folle envie de vivre et le peu d’énergie qui lui restait, plaqua tout et disparut du jour au lendemain, laissant derrière elle un nourrisson qui marchait à peine. On lâcha alors les chiens et on sonna l’hallali sur pied de « celle qui avait osé déserter le foyer conjugal et abandonner son enfant » ; toutes les portes lui furent fermées, y compris celles de sa famille et de ses proches.
Après une longue et pénible cavale, elle échoua dans les bras de Tayeb, un pauvre bougre qui vivotait grâce à un travail saisonnier de vendeur de pastèques et de melons. Cet amant de pacotille était très connu dans le quartier populeux de Lamarrine ; il avait un bagout hors normes qui l’aidait, quand c’était la saison et qu’il n’était pas saoul, à exceller dans ce métier. Très courant à cette époque, ce type de commerce se montait rapidement : acquérir au marché de gros une cargaison de pastèques et une autre de melons, transportées sur des charrettes et déposées à même le sol sur leur lieu de vente ; puis dégoter un bon vendeur pas trop cher et des équipements qui se résumaient à une tente à monter dans un endroit de passage, une bascule rudimentaire, une table qui serve à la fois de comptoir et de support à la bascule, un couteau pour trancher les quartiers de pastèque et de melon destinés à la dégustation et un petit écriteau en bois ou en carton sur lequel étaient indiqués les tarifs au kilo.
De notoriété publique, Tayeb exerçait ce métier admirablement bien ; il y passait un temps fou et profitait de son absence de domicile fixe, ne logeant plus nulle part, pour passer ses nuits derrière les tas de pastèques et de melons. Plus besoin de rétribuer un gardien de nuit non plus ; et pour l’aspect confort, la tente le protégeait de la pluie et une seule couverture suffisait pour le tenir au chaud. A défaut, la cruche de vin qui ne le quittait jamais faisait office de poêle et l’endormait jusqu’à l’aube.
La gent féminine de notre bourgade le trouvait séduisant. Il l’était, indiscutablement. Mince, grand de taille, une mèche de cheveux sortant de son turban blanc couvrait une partie de son front ; il portait souvent un gilet gris qui avait fait son temps, plaqué sur une chemise passablement blanche souvent lavée la veille pour être remise le lendemain, merveilleusement assorti à un pantalon bouffant, gris également, et sa cigarette coincée en permanence dans un coin des lèvres, le tout lui donnant un air de dandy de campagne. Il gesticulait et parlait fort, accrochant le chaland avec un charme déroutant. Tayeb, lui, ne jouait pas au vendeur ; il était LE vendeur. Et pour ça, il savait faire ; il déroulait.
Plusieurs quartiers de pastèque et de melon prédécoupés restaient en permanence à portée de main pour être offerts aux clients hésitants. Pas avare de compliments ni de mots attentionnés qu’il distribuait avec une générosité feinte : « Comment va ton père ? Il va bien, Allah soit loué ; et ta grand-mère ? Ah, elle est chez vous en ce moment, que la grâce d’Allah lui prolonge la vie ; ton oncle, est-il toujours alité ? Allah le guérira, sois sans crainte ; le petit, continue-t-il d’aller à l’école coranique ? Il vous rend fier, n’est-ce pas ? Louanges à Allah ; etc. » Au final, le client hésitant à son arrivée devant son étal repartait avec un mal de crâne terrible, et une pastèque ou un melon, parfois les deux, sur les bras. Avec l’énergie du virtuose, Tayeb était au summum de son art ; sacrément doué, le meilleur vendeur de pastèques et de melons de la ville.
Devant sa tchatche et son charisme, ma pauvre tante qui en était follement éprise, perdit la tête. La faute à l’envoûtement, comme on disait en ces temps-là, pour ne pas dire à l’amour et aux sentiments d’affection et de tendresse au plus fort de leur éclosion. Personne n’était dans la confidence. « Trop grave, trop dangereux », aurait-on dit, sachant que les mâles de la famille ne gardaient jamais les bras croisés quand il était question d’honneur, ni ceux de la rue qui ne badinaient pas non plus avec une histoire aussi inflammable que celle d’une jeune femme musulmane qui quitte brutalement son mari, abandonne son enfant et tombe amoureuse d’un vendeur de pastèques et de melons, sans toit, désargenté, volage et porté sur la bouteille.
Mais contre toute attente, celle qui avait tout faux, et avec les circonstances aggravantes, finit par l’emporter et épouser Tayeb, en dépit de la famille, des traditions, de la religion et de tout le reste. Il était l’amour de sa vie, rien de moins.
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Message par nouar Ven 5 Mar 2021 - 11:13

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Message par fodil oum el djilali Sam 6 Mar 2021 - 19:34

allah yerham hadja hadda et hadj tayeb

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